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Matthieu Chedid -M- par 2yeuxet1plume - Meremptah

NOUVELLE

TE voilà qui dors

 

            Te voilà qui dors. Garce, tu ne m’aimais plus ! Tes paupières jointes, ta peau pâle, tout évoque ce que tu es désormais. Une carcasse abjecte. Un être sans vie, sans souffle, sans amour. Je te hais !

            Je te hais autant que je t’ai désirée, pourchassée, voulue, aimée. Ah, ça, oui je t’ai aimée ! Et toi, ne le nie pas : tu m’as aimé, hein ?!  Dis-le ! Avoue ! Pourquoi ne puis-je plus te réveiller… ? Je suis là, immobile, à tes côtés. Le choc a été rude. Chambre 336 : clap de fin sur nos amours, dans un décor baroque à souhait. 

 

*   *   *

 

            Tout n’avait pourtant pas si mal débuté. Tu te souviens ? Tu venais de perdre brutalement ton premier mari, un type maladivement jaloux, cependant plus porté sur le calva que sur tes formes affolantes. Pauvre type.

On ne peut pas dire que la tristesse t’ait longtemps abattue, pas vrai ? Ah, tu l’as vite rompu ton deuil ! Et ton abstinence avec… Ces nuits furent sauvages, bestiales, ne laissant aucune place au romantisme sucré et suranné. Seule l’envie nous animait. Ton odeur était sur moi. Elle seule est restée quand tu t’es enfuie, sans prévenir, après t’être repue de mon corps.

Et me voilà perdu, errant à ta recherche. Le manque était terrible. Le manque de toi, de tes mystères, de ta violence. Je crois bien qu’en une semaine à peine, tu m’avais ferré. Et cet hameçon qui m’arrachait la bouche et tout le reste, cet hameçon cruel qui me lacérait de ton souvenir, je devais te le rapporter, tu comprends ?

 

*   *   *

Te retrouver fut facile. Les notaires à la Balzac, tels que moi, conservent toujours les coordonnées des veuves éplorées qui ont eu recours à leurs services, par nécessité, au pire sur le recto d’un chèque, même ridicule comme le tien. Je les préfère aux cartes bancaires, Centurion et Seven Royal exceptées. Les cadavres à dépecer sont mes délices. Réputés. Riches. Ceux des hommes qui, peu dispendieux de leur vivant, doivent tant partager une fois leur fil gras tranché. Je m’en suis fait une spécialité.

Pourquoi aurais-je hésité à te contacter ? J’avais si bien œuvré, ayant réveillé dès le premier regard échangé un sourire évocateur sur ton visage. Dans mes bras, ta tristesse, s’il y en avait, elle s’est vite envolée !

Ton nom et ton prénom entrés sur l’Internet, et voilà ta vie dévoilée à ma curiosité  déjà maladive. Ta peau diaphane est démultipliée sur un visage ici rieur, ici impassible, là boudeur. Et monte en moi un sentiment grisant et euphorique : ce visage-là, il m’appartient. Tu es à moi. Enfin, demain, tu le seras !

*   *   *

 

Un mail envoyé. Pas de réponse. Une lettre postée. Silence radio. Des messages laissés à saturer ton répondeur. Rien.

C’est que tu souhaites plus, c’est cela ? Que je me déplace, afin de te délecter de ma vue ? Soit. Me voilà attablé à la terrasse de la brasserie dans laquelle tu travailles encore : encore quelques dettes à éponger, et le dernier tiers de mes frais à régler. Je pourrais t’en faire cadeau, qui sait. Fallait pas épouser un passif. Ne pas se fier aux apparats. Erreur de jeunesse.

Ton nom apparaissait sur les photographies que tu avais prises à l’occasion du pot de départ d’une collègue, je crois. Photographies laissées à la vue de tous afin de me permettre de te retrouver, pas vrai ?

Tu portais un jean taille basse, choisi pour l’occasion. Coup d’œil à ma Patek 5146 : un quart d’heure que j’attendais. Et te voilà, approchant de ma chaise, les yeux perdus au loin. Tu t’arrêtes à deux pas de moi. Ta tête pivote. Tes yeux se baissent, se fixent sur moi. Ils s’écarquillent. Détour sur mon poignet. Tu engages la conversation.

 

*   *   *

 

Tu m’aimes. Tu me le dis. Un mois que nous ne nous quittons plus. Et pourtant, je ne sais rien de toi. Je m’en contente. Parce que tu passes tes nuits avec moi. Chez moi. Et moi en toi.

Tout va très vite. Et ça me plaît. Je l’ai voulu, je t’ai cherchée. J’ai désiré t’avoir pour moi. Pour moi seul. Je ne pense qu’à toi, ne vis qu’à travers toi. Mes journées sont d’interminables nuits, et seule l’obscurité, annonciatrice de nos retrouvailles, éclaire de sa venue la noirceur de mes pensées. Tu chasses mes doutes, mes craintes, mes pulsions. La saveur du travail grassement rémunéré était ma seule maitresse : tu prends sa place, désormais.

Tu veux m’épouser ? Soit. Ainsi, tu me seras exclusive. Tes cris seront miens. Cris de joie et de contentement. Cris de colère. Cris d’extase. Cris de souffrance. Tous ces cris, moi-seul te les extirperai dorénavant. Et personne d’autre.

 

*   *   *

 

            Tu as tout ce que tu désires. Ce road-trip américain, c’est toi qui l’as voulu. Alors pourquoi pester ainsi sur l’ennui que tu ressens à parcourir des paysages dont tu m’as si longtemps parlé ? Pourquoi me supplier de rentrer ? Ton travail te manque paraît-il… Mais quoi ? Ton salaire misérable ? Les sourires pervers des types qui ne demandent à être servis que par toi ? La crasse du comptoir ? Les pourboires ridicules ?

            Et puis, être avec moi ne te suffit pas, c’est ça ? Il y a quelqu’un d’autre, hein ? Le basané rigolard avec lequel tu t’es crue autorisée à discuter la semaine dernière, ton sourire gourmand affiché ostensiblement alors que je venais te chercher pour t’amener à l’aéroport, bagages parés ? Tu me dégoûte. Tu n’es qu’une immonde sadique. Mettre mon corps au supplice ne te rassasie pas on dirait. Tes jeux cruels et pourtant plaisants y ont laissé quelques traces indélébiles. Non, voilà que c’est mon cœur que tu réduis en miettes, que tu concasses. Mon cœur n’est pas de pierre, alors cesse de vouloir en faire du gravier. A moins que tu ne te délectes du cri qu’il fait sous tes pas.

 

*   *   *

 

Les morts m’usent. Enfin, leurs proches, surtout lorsqu’ils adoptent des visages grossièrement torturés, reflets stupides d’un contentement certain. Deux heures à tuer le temps et à rallonger la liste des commentaires affligés que je sers en ces occasions là, devant la chambre funéraire où s’expose le cadavre défraîchi d’un vieux bourgeois victime des appétits d’une mante fraiche, peu religieuse. Mêmes pièges, mêmes victimes. Pas futé, l’ancien.

J’en ai ma claque. Cet après-midi, c’est cabinet fermé, et plaisirs à gogo dans tes bras, ma poupée. Le jeudi, c’est ton jour de repos, pas vrai ? Et le repos, tu n’apprécies pas. Soit. J’ai mis ce costume que tu aimes tant, mon Pernac tissu anglais. A toi de me l’ôter.

Vingt minutes à rouler, à pester contre ces bouseux qui retardent ma félicité, et je monte quatre à quatre les marches qui mènent au septième. Pas que l’ascenseur soit en panne : j’ai besoin de m’échauffer.

Je sonne à ma porte. Rien. J’entre. Chuchotements. Rires contenus. Grincements métalliques. Frottements. Cris. Cris qui m’appartiennent. Surtout ceux-là ! Il est là, le bronzé de papier glacé, à s’éreinter sur toi. Ridicule, le mec. Et toi tu ris. Vision coup de poing. K.-O. debout.  

 

*   *   *

Le loft est vide. Vide de toi, de ton odeur, de tes explosions soudaines, de tes phrases assassines, de tes mains expertes, de tes crises dépensières, de ta démarche hypnotique. Deux jours que je m’applique à effacer à la javel toute trace de toi. Trouver le moindre cheveu long, et le brûler. Me laver de toi. Complètement.

Tu veux une seconde chance ? Et pourquoi ? C’est moi qui suis allé te chercher. Je t’ai sortie de ton trou à rats. J’ai toute légitimité à t’y replonger… Et ne va pas me dire que je suis cruel de te balancer, toi et tes affaires, dans le caniveau : fallait mieux lire ton premier contrat de mariage, plonger avidement dans les comptes de feu ton ex, plus ruiné qu’aisé. Trouve-toi une piaule qui te convienne. Les maisons closes sont prohibées ? Pas d’autre idée à te soumettre.

De toute façon, paraît que t’as trouvé une petite chambre d’un hôtel en bordure de rocade. Tu lui as fait quoi, au gérant, dis ?

 

*   *   *

 

Le divorce, il ne va pas me suffire. Ça, c’est de l’hygiène juridique. Nettoyer, c’est tout récurer. Et ton âme est si sale.

 

*   *   *

            Chambre 336. Les papiers du divorce sont dans ma mallette. Ils ne serviront à rien : l’amiable, c’est hors contexte. Et je sais que toi-même les refuseras.

Tu es derrière cette planche de bois que j’hésite à faire pivoter. Quel monstre ta vue éveillera en moi ? Je pousse le loquet. Et m’engouffre dans ton repaire. Le lit est boursouflé de dorures et de tissus capitonnés. Aux murs poussent des crochets, supportant des toiles criardes. Une allégorie de mon humeur.  

            La chambre est accueillante. Les coupes de mousseux disposées sur la table basse aussi. Donc, tu m’attendais. Crois-tu pouvoir me faire céder ? Comment peux-tu, lascive, m’imaginer désirant ton corps souillé, sali ?  Je ne repasse après personne.

            Ton plan est si habile cependant… Telle que je te vois, je te désire, c’est vrai. Tout est piège, de ton rouge à lèvres carmin à tes dessous que le léger voile qui les recouvre laisse habilement deviner. Tes yeux sont flammèches. Et mon corps est un bûcher.

 

*   *   *

            Lorsque la haine explose d’une étincelle de désir, les corps sombrent dans un tumulte de frissons jusqu’alors inédits. Elle est là, la recette du philtre que tu as su me faire prendre par douceur et perfidie. Succube, tu m’as bien possédé !  Ah, quelle souffrance est la mienne de n’avoir pas su te résister. Le plaisir offert fut éphémère. Mais l’envie de le voir se prolonger, de pouvoir y gouter à nouveau, cette envie est là, obsédante, telle une lancinante et exaspérante petite lumière se faisant de plus en plus soleil.

            Tu m’as révélé à moi-même : je t’aime parce que tu es souffrance. Parce que tu es insaisissable, torturée, chimère, damnée, diablesse-éperon. Tu es la source limpide et moi Tantale. On ôterait de ma bouche le goût amer de la passion que, pour le retrouver, je déroberais la foudre plutôt que l’ambroisie. Soit ma tristesse, mon affliction, mes désespoirs et mon tourment : l’absolu.

Frénétiquement, j’ouvre l’attaché-case qui renferme les papiers que, fou, je m’apprêtais à te soumettre, sauvegardant mes biens, enterrant cette ardeur. Balancés, les voilà qui jouent en ronds poétiques au-dessus des passants ternes qui frôlent les murs de notre hôtel particulier. Le vent emporte ma pudibonderie, et l’entraine dans une danse ridicule. Message envoyé à l’avocat : tu restes mienne.

Tes yeux frétillent de te savoir pardonnée. Ton visage se fait joie, délivrance, presque jouissance. Pourquoi dès lors ne pas vider ces coupes pétillantes que tu nous destinais, réconciliés ? Le liquide fruité a la saveur de l’ironie.

La chaleur de satisfaction qui m’irradie se fait intense. Non, c’est autre chose. Elle m’enflamme, elle me brûle, elle me ronge tout entier. Je vacille. Effleurant l’autre coupe sans y gouter, tes lèvres esquissent un sourire satisfait, presque mesquin.

 

*   *   *

 

Te voila qui dors. Et moi, à côté, mort.

 

 

© 2011

Texte de Yann Bouvier

yannbouvier@yahoo.fr

 

 

 

 
 

 

 

 

 

2yeuxet1plume - Autour de Matthieu Chedid ~

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